Mon expérience de lecture du roman » De purs hommes » de Mohamed Mbougar Sarr. » On l’a tué, puis on a refusé que je l’enterre. La rumeur était passée par là. Je n’avais pas d’argent pour le mettre à la morgue. Je voulais l’enterrer tout de suite. L’Imam a refusé. Il avait entendu la rumeur. Je n’avais pas le choix. Je n’avais personne. Je lui ai donné seule le bain mortuaire. J’ai lavé mon fils mort. Le lendemain, le cadavre commençait à puer. Il faisait chaud. Le corps enflait. L’odeur de la mort. L’odeur de mon fils mort. J’ai dormi avec lui, avec son cadavre, dans la même pièce, ici même. Il était étendu sur cette natte, exactement là où vous êtes. … Oui, il était là… Personne ne voulait l’enterrer. On le tuait une seconde fois. Deux jours ont passé. Le cadavre était toujours là. Il puait… les vers… les mouches… tout ça dans cette chambre ici. » Ndéné est un professeur de littérature, issu d’un milieu religieux strict et conventionnnel dont il tente tant bien que mal de fissurer les chaines; il mène une vie qui aurait été totalement sans épices, sans les ébats torrides avec la sublime Rama, qui aime autant les hommes que les femmes. Librement et dans tabou. Lors d’une nuit de plaisir, Rama lui montre alors une vidéo virale sur la toile. Dans un cimetière, une foule en furie profane une tombe. Le corps en est extirpé sans ménagement. Foulé aux pieds. C’est un « góor’jigéen ». Un « homme-femme ». Un hømøsexuel. Il ne mérite pas de reposer en paix… dans un cimetière… au milieu de croyants ayant vécu dignement. C’est un apatride jusque dans l’au-delà. Par cette vidéo aussi violente que fugace, le lecteur plonge alors dans une société rigidement établie sur un principe simple, clair, à ne jamais éluder, » flouter », ni » quiproquer », pour soi ou pour les autres: votre s*x*alité. Car la religion est claire: les « hommes-femmes » méritent la mort. L’extermination. Alors on est scruté, zoomé, » écran-capturé », le moindre fait et non-fait compte. Le moindre geste, la moindre apathie est interprétée. A partir du moment où Ndéné, le professeur de littérature ose juger » stupide » l’interdiction du ministère de tutelle, d’enseigner Verlaine parce qu’il était un hømøs*el… Ndéné devient subitement dangereux. Un virus à exterminer. Une maladie virale à sonder. Un flou, une zone d’ombre même pour son propre père. Un apatride. Mbougar a une écriture mâle. Sauvage. Primitive. S*x*elle. Virile. Erøtique. Libidineuse. Epileptique. Et c’est ce dernier trait qui me frappe le plus dans l’écriture de Mbougar. Mbougar a une écriture épileptique. Comment vous l’expliquer…? Une sorte de saillie incontrôlable qui traverse le corps sans relâche de part en part… des saillies compulsives… une sorte de malédiction à écrire… qui se fout pas mal de votre Morale, votre Foi, votre confort politico-sociétal… qui se fout même d’être condamnée à l’exil… une saillie en-sauvagée, dont les coups épileptico-sex*els vous traquent sans relâche dans cette quête ô combien éternelle: la Quête Humaine. Oui. La Quête Humaine. Prenez une pause et relisez-moi bien. La Quête Humaine. Il y a ici, pour moi, 03 personnages principaux.
- Amadou. Le mort profané. Il hante Ndéné. Il l’incite à cette quête. Qui es-tu Ndéné? Que serais-tu…? L’apatride, du fond de l’Abîme, appelle Ndéné à l’exil. L’exil urgent de se définir. L’exil urgent de se regarder dans le Miroir. « QUOI » es-tu donc Ndéné?
- La Solitude. Elle est omni-présente. Omni-émotionnelle. Omni-sociétale. Omni-identitaire. Omni-s*x*elle. Omni-Humaine. Les Imams qui du haut de leurs prêches, appellent au meurtre public des « hommes-femmes », sont aussi solitaires que les hommes-femmes qui se camouflent dans la nuit. Le père de Ndéné qui le somme de répondre à l’urgente question sociétale » Ndéné es-tu un « homme-femme? », est aussi solitaire que son fils Ndéné, qui sort de la cour familiale en silence. La mère d’Amadou, unique sympathisante publique de sa propre souffrance, est aussi solitaire que son fils là dans sa tombe.
- La Rumeur. Le personnage le plus puissant de ce roman, tant son pouvoir et sa capacité de nuire et de détruire, se déploient épileptiquement à chaque page. Il suffit d’un soupir, d’une sympathie, d’un non-jugement pour que tout bascule. La Rumeur est une Lèpre. Et nul n’est à l’abri de la Lèpre. Oui, la Quête est Humaine. Et Mbougar en est le pianiste maudit. Qui joue et danse sur les décombres malodorants qu’il orchestre et entasse. Il faut déchirer le Rideau quitte à provoquer le Chaos! Mbougar est épileptique. Son art est incontrolable. » In-camisolable ». Il déchire le Rideau de la Bienséance. Prédateur, ses crocs ravagent tout. Mbougar est vorace dans son écriture. Il déchire le Rideau de la Sacro-Sainte Religion. Maudit, il brûle ses arcanes et empale sa carcasse. Essouflé, son corps dégoulinant de sueur et de sang, Mbougar fait face à la foule choquée, pétrifiée. Il la regarde bien en face. Debout. Sous le Soleil. Il lui murmure, la main pointant la carcasse empalée de la Religion: » ECCE HOMO » « VOICI L’HOMME ». Mbougar est apatride dans son écriture. Il déchire le Rideau lourd… si lourd… de la Convenance sociétale… et il en coud des Ailes… de fabuleuses Ailes aux hommes. Vous avez été assez courbés… en-courbés. Il est temps pour vous de vous envoler. Mbougar est libre… liberticide… dans son écriture. Car, en effet, la Quête ici est Humaine. Elle semble bien être l’unique qui en vaille la peine aux yeux de l’auteur: la Quête Humaine. Ndéné est dans cette Quête. Qui est-il? « Quoi » est-il? Serait-il lui aussi un homme-femme…? Mais non… et s’il l’était…? Et même, pourquoi le » serait-il » serait-il…?! » Qu’ils aillent tous au diable! » Ecrira Mbougar. Dans cette haine, cettre traque meurtrière et même génocidaire envers les « hommes-femmes », la même Société n’en ferait-Elle pas au même moment… justement… le seul repli contre la Bêtise Humaine? Le Seul travestissement possible, dans une tentaive aussi cacophonique que désespérée d’exister…? l’unique moyen de protester contre la rigidité sociétale, politique et religieuse ambiante…? L’unique évidence simple de révolte? Quand on cristalise autant un état, quand on » égrégorise » autant un « Etre », un « Faire », un » Aimer »… tel le serpent de bronze empalé, et qu’on hurle: » n’y allez pas! Sinon on vous égorge! Et votre cadavre ambulant sans tombe est livré à la foule! »… N’en fait-on pas justement le réflexe épileptique de tout désireux de liberté…? L’épilepsie. Elle est partout on dirait… ah! L’épilepsie… l’épilepsie de haïr… l’épilepsie de se trouver soi-même… l’épilepsie d’écrire… l’épilepsie de lire. L’épilepsie d’envoyer tout paître. L’épilepsie de se suicider pour enfin avoir le choix de VIVRE. Ndéné murmurera: » La rumeur se rapproche. Je lui ouvre les bras comme à un frère. La lucidité… celle dont parlait Rama. La lucidité… la voilà peut-être. Encore quelques pas et elle m’aveuglera. J’ai fait mon choix. Tout le monde ici est prêt à tuer pour être un apôtre du Bien. Moi, je suis prêt à mourir pour être la seule figure encore possible du Mal. » Et moi… j’ai fermé les yeux. 02 larmes silencieuses sanctionnaient ainsi ma 4e et ultime relecture. J’imaginais… je voyais… j’imaginais Ndéné rejoignant Samba Awa le travesti, là-bas, sur le Chemin des Damnés… et sifflotant avec lui dans la Nuit… le coeur enfin léger d’ETRE… le coeur enfin léger vers les Etoiles.




