Souvenez-vous que je vous parle uniquement des livres que j’ai aimés…
De grâce, souvenez-vous en toujours…
Et souvenez-vous encore que je lis lentement. Très lentement. Et par trois fois. Le même livre.
Trois fois. Toujours. Trois fois. A chaque fois.
J’ai surement acheté votre livre à votre insu… et je vous lis surement à pages de tortue.
De grâce, souvenez-vous en toujours…
Je grignote. Je suis une petite fille. Et je grignote. Lentement. Trois fois. Pendant des mois.
Un livre n’est jamais le même à chaque fois. Et un livre est toujours le même à la fois. Que celui qui est assez initié pour comprendre, comprenne.
Quand j’aime un livre, je le trimbale partout. Le pauvre. Partout. Dans la cuisine. Devant mon plat de ndolè ou d’ékôki. En me servant du vin. Dans mon sac à main. Mon véhicule. Sur mon lit. Mon tapis. C’est simple, ils sont très sales les livres que j’aime. Les pauvres.
C’est dingue, mais ce jour-là, je n‘avais aucune envie de lire. Et je mourais d’envie de lire.
Ne cherchez pas à me comprendre, je n’y arrive pas moi-même. Parfois, je vois Dieu garer son vieux 4X4 à Douala Bar pour y acheter une « 1664 » bien glacée et la boire à la trompette, tellement je Lui donne la migraine. Je vous promets.
Pourtant c’est exactement cela : ce jour- là, je n’avais aucune envie de lire et je mourais d’envie de lire. En fait, j’avais envie de lire sans avoir l’impression de lire.
Je ne voulais pas d’une histoire architecturée de manière magistralement romanesque. Non. J’étais épuisée. En proie aux gémissements de ma propre Muse et je voulais une pause. Je voulais lire. Mais je ne voulais pas lire. A Douala Bar, je L’ai alors vu en commander une 3e. Pauvre Dieu.
Agacée, j’ai jeté un regard furieux sur les livres disposés en colonnes sur la table du salon… et le titre m’a happée. J’aime les beaux titres. J’ai une sensibilité pour le Beau. Le souci du Beau.
« Souviens-toi de ne pas mourir sans avoir aimé ». Je le prends. Ça faisait un bon bout que je l’avais acheté chez Bel Ange. L’ogre qui m’envoyait chaque mois des factures de livres que j’avais rarement choisis : « madame ! viens payer ! tu as les livres ici ! je ne demande pas ton avis ! tu vas les lire ! viens verser mon argent ! ». Elle me l’avait recommandé avec insistance « prends ça ! Tu es poétesse! Tu vas aimer ! »
« Souviens-toi de ne pas mourir sans avoir aimé ». J’ai contemplé le titre. Longtemps. J’ai souri. Je l’aimais.
J’ai ouvert le livre. « Dans cette histoire tout est vrai, j’ai tout inventé » … J’ai souri. Encore. J’aimais les esprits rebelles.
« J’ai découvert que mon père était encore en vie. Le jour de sa mort », j’ai souri. Un sourire plus large. J’avais trouvé ce que je cherchais : lire sans avoir l’impression de lire. Lire en flottant.
A Douala Bar, le Mec a fait un ouf de soulagement. La chipie voudrait surement la pluie maintenant. Facile à exaucer. C’était la saison.
Jaromil joue du saxo. Føu de jazz, il vit chaque jour comme s’il mourrait le lendemain. Jusqu’au bout. A l’extrême. Métis, il n’a jamais connu son père. Sa mère, une Blanche, n’en parle jamais. Cette absence narrée avec une légèreté qui en dévoile pourtant l’abîme, le jette corps et âme perdus dans les bras du jazz. Telle une fatalité génétique. Le père de son père jouait aussi du saxo. Mais Jaromil ne le sait pas. Pas encore. Avec le jazz, Jaromil aura deux autres amours véritables : sa fille Indira et sa femme Maisha. Mais ces 02 amours ne lui suffisent pas. Ils ne comblent pas le gouffre. Jaromil parcourt le monde avec son groupe de jazz et boit jusqu’à la lie toutes les passions… les femmes, comme la drøgue. Et puis un jour, débarquent comme cela dans son courrier, des cassettes audios, des lettres, et la photo d’un homme qui lui ressemble trait pour trait …
« J’ai tremblé à ta naissance. Peut-être trembleras-tu à ma mørt. Il faut trembler pour ressentir la vie. Vraiment. La vie qui vient, la vie qui est passée. La vie, simplement. Incertaine, tellement. »
Dans un style cocassement singulier, ne respectant aucune structure classique du roman, dans une liberté à fleur de peau et une quête solitaire tant du bonheur que d’une identité, l’écrivain livre et se livre dans ce livre qui est à la fois, un Manifeste d’Amour de Jaromil envers Indira, et un Plaidoyer de Liberté de l’écrivain envers l’Humanité : « souviens-toi de ne pas mourir sans avoir aimé ».
Marc Alexandre Oho Bambe livre des partitions de jazz… spontanées… telles les improvisations d’un musicien sur scène… qui oublie tout… qui s’oublie… les yeux fermés, pour jouer et souffler du saxo à corps et âme perdus. On saute du coq à l’âne ici. Mais rien n’est hors de sa place, rien n’est en désordre, rien n’est disproportionné. Ce n’est pas du libertinage. C’est la liberté qui gémit. Analystes-Pharisiens littéraires pompeux de leur connaissance…passez.
Ici, c’est l’Art. Et l’Art ne fait comprendre Sa Beauté qu’aux esprits libres.
Permettez-moi de l’écrire : Marc Alexandre écrit comme on fait l’amøur. Voilà. Je l’ai dit. Ouf.
C’est cela, la description la plus juste de son style.
Marc Alexandre Oho Bambé écrit comme on fait l’amøur. Sans calcul. Sans business plan. Sans préméditation de cris ou de caresses. Sans planification de budget. Seul l’instant compte. Seul ETRE compte.
L’ørgasme n’est pas le but. Le but est simplement cette communion là! A l’instant…! Magique…! Alors, l’ørgasme vient naturellement car alors, on aura été…!
Dans l’univers de Marc Alexandre, tout réside là : ETRE. Il y a une urgence ici.
Oui, il y a une urgence, certes moulée dans un vase poétique mais bel et bien là. « Souviens-toi de ne pas mourir sans avoir aimé ».
Il y a une urgence ici. Dans cette écriture slammée sur un tempo de jazz… un peu comme lorsqu’on tape qu’on tapote sur sa cuisse en chantant, pour ne pas perdre le rythme…
Dans cette écriture suggérée… oui c’est cela, l’adjectif qui m’échappait… « suggérée »… une écriture humble d’elle-même… une écriture à contre-jour… sans l’air d’y toucher… sans l’air même d’écrire, mais qui vous kidnappe… l’entrée par effraction a été si habile que vous n’avez rien vu venir. Une écriture « suggérée » qui n’impose ni le message qu’elle transmet, ni le style avec lequel elle le chante…
Ici, on EST et on « suggère » d’ETRE.
Être à la fois prose et poésie. Dans une même phrase, un unique paragraphe. Et refuser de s’entendre dire : « c’est du roman, retire ta poésie ! » Bel Ange avait raison. « Tu vas aimer ! » qu’elle m’avait assuré.
Être. Être ce que j’ai baptisé depuis toujours « des jetés-de-textes ». Sans ordre apparent. Mais logiques pourtant.
Plus que le jazz à l’âme, Jaromil a le gouffre à l’âme. Alors, il parcourt désespérément le monde, pour le remplir. Alors il fuit désespérément le sommeil parce qu’il refuse de s’y laisser mourir. Alors il aime pour oublier enfin de souffrir. Alors, il se shoote de drogue… pour ne plus craindre de mourir.
A l’école primaire Notre-Dame de Bonadibong, il y avait souvent dans la cour de recré, cette gamine qui regardait les autres prendre la peine de dessiner sur le sable, le tableau du « pousse-pion ». Elle ne disait rien.
Puis, vous commenciez à jouer. A aucun moment, elle ne disait qu’elle voulait jouer. Vous poussiez votre vieux noyau de mangue de case en case. Soudain, sans crier gare, elle s’approchait et effacait de ses pieds quelques lignes du tableau… elle voulait jouer, mais elle n’aimait pas les règles. Et elle jouait très bien, à l’aveuglette, dans son tableau handicapé de la moitié de ses lignes. Cette gamine là c’est Marc Alexandre Oho Bambe, qui livre un roman d’une beauté singulière, et qui me donne la foi qu’en Littérature, garder sa singularité n’empêche pas de danser avec les étoiles.
« Souviens-toi de ne pas mourir
Sans avoir aimé
Souviens-toi de ne pas partir
Sans avoir été
Souviens-toi de toi, de moi, de nous
Souviens-toi de tout
Papa qui t’aime ».
Et vous, souvenez-vous que je vous parle uniquement des livres que j’ai aimés…
De grâce, souvenez-vous en toujours…
Et un livre… on mesure parfois à quel point on l’a aimé… au regret qu’on a de l’avoir achevé.
Ce jour-là, je mourais d’envie de lire, sans avoir l’impression de lire. Et je sais à présent pourquoi le Mec de Douala Bar à sa 3e « 1664 », m’a suggéré Marc Alexandre Oho Bambé.
Vous avez deviné pourquoi ? c’est parce que Marc Alexandre écrit… sans donner l’impression d’écrire.
Comme j’aime à le dire… l’inattendu est parfois la belle des promesses. Et ce roman est inattendu. Ce roman est Beau.




